On me pose souvent la question, avec un peu d’étonnement : pourquoi est-ce que je bricole avec des lunettes connectées grand public, des surlunettes et des filtres, au lieu d’acheter du vrai matériel basse vision conçu pour les gens comme moi ? La réponse tient en plusieurs raisons très concrètes. Il y a le prix, il y a le style, et il y a un point dont on parle trop peu, celui qui finit souvent de me convaincre : la simplicité d’usage. Je te donne tout ça franchement.
D’abord, le prix
C’est le mur auquel tout le monde se cogne en premier. Les lunettes électroniques dédiées à la basse vision, celles qui agrandissent et retravaillent l’image en temps réel, coûtent une fortune.
Pour te donner un ordre d’idée, un modèle comme l’eSight, sans doute le plus connu du secteur, se situe autour de 5 000 dollars pour la version Go, et l’eSight 4 était proposé à 6 590 euros en France. Les autres appareils du même genre s’échelonnent souvent de 3 000 à 9 000 euros, parfois plus. On ne parle pas d’un achat qu’on fait sur un coup de tête un samedi après-midi. On parle du prix d’une voiture d’occasion, pour des lunettes.
Alors oui, je sais ce qu’on va me dire.
« Mais il y a des aides »
C’est vrai, et je ne vais pas prétendre le contraire. Il existe des dispositifs pour financer une partie de ce matériel : la MDPH, l’Assurance Maladie dans certains cas, et même la location ou le prêt proposés par quelques opticiens spécialisés.
Sauf que si tu as suivi ma série sur les aides et démarches, tu sais déjà où je veux en venir. Ces aides existent, mais elles se méritent. Il faut monter un dossier, réunir des justificatifs, attendre l’évaluation, attendre la commission, attendre la notification. Des mois. Parfois recommencer après un refus. C’est un parcours en soi, long et fatigant, au moment précis de la vie où on a le moins d’énergie à y consacrer.
Je ne dis pas qu’il ne faut pas le faire. Je dis que ce n’est pas la solution qu’on a sous la main le jour où on en a besoin.
Ensuite, le look « Robocop »
Celui-là, on en parle peu, et pourtant il compte.
Les lunettes basse vision spécialisées, soyons honnêtes, ça se voit. Beaucoup ressemblent à des casques, avec un bloc devant les yeux, une télécommande au bout d’un fil, une allure de matériel médical ou de gadget de science-fiction. Le style Robocop, quoi.
Et moi, je n’ai pas envie de me promener avec ça sur le nez. Ce n’est pas de la coquetterie. Quand on vit déjà avec une déficience visuelle, la dernière chose qu’on souhaite, c’est un objet qui crie à tout le monde « regardez, il voit mal ». On a le droit de vouloir être discret. On a le droit de vouloir ressembler à tout le monde. Un appareil qu’on a honte de porter, c’est un appareil qui reste dans son étui.
Et puis, tout simplement, ce n’est pas pratique
Au-delà du prix et du look, il y a une réalité très terre à terre : ces appareils ne sont pas pensés pour la vraie vie, celle où l’on bouge, où l’on sort, où l’on a les mains prises.
Beaucoup fonctionnent avec un boîtier de commande relié par un fil, une batterie à part, des câbles qui pendent. Il faut penser à recharger, transporter, ne rien oublier, gérer l’autonomie qui tient parfois à peine quelques heures. Rien que sortir faire une course devient une petite expédition logistique. Quand on voit déjà mal, s’encombrer de fils et de boîtiers, c’est exactement le contraire de ce qu’on cherche.
Mes lunettes grand public, elles, tiennent sur mon nez et dans ma poche. Je les mets, je les enlève, je les range. Pas de câble qui traîne, pas de télécommande à retrouver à tâtons. Cette simplicité-là, au quotidien, vaut de l’or.
Le choix est minuscule
Autre chose qu’on découvre vite quand on cherche : le marché est tout petit.
Quand on parle de lunettes électroniques pour malvoyants, on tourne toujours autour des mêmes noms. eSight. Magic Sight. Acesight, du côté de Zoomax. IrisVision. Une poignée de marques, et c’est à peu près tout. Chacune décline quelques modèles, tous dans les mêmes gammes de prix élevées.
Ce n’est pas un rayon de supermarché où l’on compare vingt références pour trouver la bonne affaire. C’est un tout petit marché, cher, où l’on n’a quasiment pas de marge de manœuvre. Quand l’offre est aussi réduite, les prix ne baissent pas. Logique.
Alors je fais autrement
Face à tout ça, j’ai fait un choix pragmatique : le matériel grand public, que j’adapte à ma vue.
C’est infiniment plus abordable. Des lunettes connectées comme mes Ray-Ban Meta, un bon smartphone, une loupe électronique d’entrée de gamme, ça reste sans commune mesure avec les milliers d’euros d’un appareil dédié. Et ce n’est pas parce que c’est grand public que ça ne rend pas service : au contraire, ces objets sont pensés pour être simples, discrets, mis à jour régulièrement.
Surtout, je les complète. J’ajoute, quand c’est possible, des accessoires qui font une vraie différence : des protections latérales pour bloquer la lumière qui arrive sur les côtés, ou des surlunettes teintées qui me redonnent du contraste et me soulagent des sources lumineuses qui m’aveuglent. Ces filtres-là coûtent quelques dizaines d’euros, pas quelques milliers. Tu retrouves d’ailleurs tout mon équipement dans ce que j’utilise vraiment au quotidien.
Le résultat n’est pas parfait. Ce n’est pas un appareil médical calibré au dixième près pour ma pathologie. Mais c’est à moi, c’est adapté, c’est discret, ça se glisse dans une poche sans batterie ni fil qui pende, et surtout : c’est disponible tout de suite, sans dossier et sans attendre six mois.
En attendant mieux
Je garde quand même un espoir, et il a un nom : Innovega.
Cette société américaine développe une solution pensée dès le départ pour la déficience visuelle, avec l’ambition d’être plus légère et plus discrète que les casques actuels. Pour l’instant elle n’est pas commercialisée chez nous, et je n’ai aucune date pour l’Europe. Mais si un fabricant prouve qu’on peut faire du matériel basse vision qui ne ressemble pas à un accessoire de robot, peut-être que ça donnera des idées aux autres.
En attendant ce jour, je continue avec mon bricolage grand public. Il n’a l’air de rien, mais il me suit partout, il ne me ruine pas, et personne ne se retourne sur mon passage. Pour moi, aujourd’hui, c’est exactement ce qu’il me faut.
