Il y a quelque chose que je n’avais pas vu venir, si je peux me permettre ce mauvais jeu de mots. À mesure que ma vue baissait, j’ai eu l’impression que mes autres sens, eux, montaient. Comme si le corps rééquilibrait la balance. Je vais t’en parler, parce que c’est une part importante de mon quotidien, et parce qu’il y a là-dedans une vérité plus subtile qu’il n’y paraît.
Le mythe du super-pouvoir
Commençons par tordre le cou à une idée reçue. Non, je n’ai pas développé une ouïe de chauve-souris ni un odorat de limier. Mes oreilles n’entendent pas des sons inaudibles pour toi, mon nez ne capte pas des molécules que le tien laisserait passer.
Ce qui a changé, ce n’est pas la puissance de mes sens. C’est mon cerveau.
Privé d’une partie des informations visuelles sur lesquelles il s’appuyait, il a fait ce qu’il sait faire de mieux : il s’est réorganisé. Il a appris à prêter davantage attention à ce que mes oreilles, ma peau et mon nez lui envoient déjà. Ces signaux étaient là depuis toujours, mais avant, la vue prenait toute la place et les couvrait. Aujourd’hui, mon cerveau les écoute vraiment.
C’est une nuance qui compte, et je trouve qu’elle rend les choses plus belles, pas moins. Il ne s’agit pas d’un don tombé du ciel. Il s’agit d’une adaptation, d’un apprentissage lent, d’un cerveau qui refuse de se laisser faire. Ça, c’est à la portée de tout le monde.
Mon oreille, ma nouvelle boussole
C’est sans doute le sens qui a le plus changé.
J’entends l’espace, maintenant. Le son d’une pièce vide n’est pas celui d’une pièce meublée. Une porte ouverte ne sonne pas comme une porte fermée. Quand je marche, je perçois la voiture qui approche bien avant de la distinguer, je sais si le trottoir longe un mur ou s’ouvre sur une place, rien qu’à la façon dont les bruits rebondissent.
Les voix aussi me racontent énormément. La fatigue de quelqu’un, son sourire, sa gêne, je les entends souvent avant que la personne ne les dise. Quand on ne scrute plus les visages, on écoute autrement, et c’est fou tout ce qu’une voix transporte.
Le toucher, pour me faire une image
Voilà l’autre grand changement. J’ai pris l’habitude de toucher pour comprendre.
Quand ma vue ne me donne pas une forme nette, mes mains prennent le relais. Je touche un objet pour me le représenter, pour en saisir le contour, la matière, le poids, les détails que mes yeux ne me livrent plus. C’est une autre manière de voir, avec le bout des doigts. Une tasse, un vêtement, un fruit au marché : mes mains complètent ce que mon regard laisse flou.
Ce réflexe est devenu si naturel que je ne le remarque même plus. Jusqu’au jour où quelqu’un me fait remarquer que je « tripote » tout. Non, je regarde. Simplement, autrement.
L’odorat, ce veilleur discret
On y pense moins, et pourtant. Mon odorat s’est mis, lui aussi, à travailler pour deux.
L’exemple le plus parlant, c’est la fumée. La fumée qui monte, la fumée qu’on voit, je ne la repère pas. Mes yeux ne me préviennent pas. Mais mon nez, lui, la sent, et vite. Ce qui était un signal visuel est devenu un signal olfactif. Mon odorat est passé chef de la sécurité, en quelque sorte.
Et puis les odeurs balisent mon quotidien. La boulangerie au coin de la rue me dit où je suis. Le parfum d’un proche m’annonce sa présence. Le café qui chauffe, le repas qui est prêt, l’orage qui arrive : autant de repères que mes yeux ne me donnent plus, et que mon nez a récupérés.
Mes petits alliés en relief
Cette manière de vivre par le toucher, je l’ai aussi outillée, et c’est tout bête.
J’utilise de petites pastilles autocollantes en relief, transparentes, qu’on trouve pour trois fois rien. À l’origine ce sont des tampons antidérapants en caoutchouc, prévus pour empêcher un objet de glisser. Moi, je les détourne en repères tactiles : de minuscules dômes qu’on colle où l’on veut, et qui se repèrent instantanément au bout du doigt. Un point que la main trouve sans que l’œil ait à chercher.
J’en ai mis partout où j’ai besoin d’un repère :
- Sur le manche de ma brosse à dents, pour ne pas la confondre.
- Sur le bouton de démarrage de mon airfryer, que je trouve du doigt sans plisser les yeux sur le bandeau.
- Sur mes différentes télécommandes, une pastille sur la bonne touche, et je ne me trompe plus de bouton.
C’est dérisoire, et pourtant ça me simplifie dix gestes par jour. Le genre d’astuce qui ne paie pas de mine mais qui change le quotidien. Je les ai ajoutées à mon matériel, avec le reste de ce que j’utilise vraiment.
Ce que ça m’a appris
Je ne vais pas te vendre l’idée que perdre la vue est une chance déguisée. Ce serait faux, et malhonnête. Mais je peux te dire ceci : le corps s’adapte, le cerveau se réorganise, et on découvre des façons de percevoir le monde qu’on n’aurait jamais soupçonnées avec deux bons yeux.
J’entends l’espace, je touche les formes, je sens les présences. Ce n’est pas la vue. Mais ce n’est pas rien. C’est même, certains jours, une richesse que je ne troquerais pas.
